Transcription
Foy Cicero ainsi a diffinie [En marge : Diffinition de Foy]
Une constance et verité unie
De ce qu’on dit, et si bien m’en souvient
De ce l’homme, avec l’homme convient.
De foy jadis Pompillius Numa
Le premier tample en Romme surnomma
En extimant que foy est la premiere
Par qui on vient à la vraye lumiere
De son salut. Aussi, comme je pense,
Elle est la seur de doulceur, et clemence.
Foy ne s’espargne en toute grand affaire.
Foy n’apprend point, par fainte aulcune, faire
D’estre envieulx. Foy jamais ne mantit
Et ne tarda oncq ce qu’elle promit.
Foy est ouverte, et si quelcun elle hayt
C’est en commun et nompas en secret,
Et s’elle veult porter quelque dommage,
Semblant ne fait de gracieulx visage.
Foy nous deffend, par fait ou par penser,
Nostre prochain en derriere offencer.
Long temps après foy l’amytié conferme
Et d’ung lien d’aymant rend plus que ferme.
Elle ne change en rien sa voullunté,
Ains est si doulce, et de telle bonté
Qu’elle ne veult point perdre l’appetit
De bien aymer l’amy, pour cas petit.
Jamays l’amy n’est d’elle mescongnu
Pour le bien fait d’ung tant nouveau venu.
Foy vouluntiers se souvient des biens faitz
En oubliant les maulx contre elle faitz.
Elle travaille ayder le pouvre, autant
Comme le riche, à l’ung et l’autre entend
Esgallement. Ses amys par merites
Gaigne, et ainsi que par armes inclites
Ses ennemys. Les absens favorize
Et les loingtains estrangiers elle prise,
Et les conseille. Elle n’escoute point
Aulcuns propos, s'ilz ne viennent à point,
Et s'ilz ne sont dignes d’estre escoutez.
On ne veoit point par elle debouttez
Les innocens, jamais noblesse aussi.
Celluy qui peche ignoramment, ainsi
Celluy qui a ceste vertu en foy,
Il a ung bien qu’ailleurs point je ne voy
Car qui a foy, quoy qu’il ayt indigence
Ne faict jamais contre sa conscience
Et n’est jamais par don (qui l’homme induit
Souvent au mal) corrumpu, ou seduyt.
Ceste vertu, qui toute aultre surmonte
Feut treslouée au peuple de Sagonte
Lors q’Hannibal en grande cruaulté
Les renvoya, pour tenir loyaulté
Au Romain peuple, enquoy furent si fermes
Que leur ruyne a causé maintes lhermes
Attilius, Regulus surnommé,
Feut tresfidelle, et Loyal renommé.
Il ayma mieulx retorner an Carthage
Pour y mourir, ou y vivre en servage
Qu’en parjurant sa foy vivre à son aise,
Car, plus que mort, est faulceté maulvaise.
Loyalle foy, et vray amour feut mis
Entre Orestes, et Pillades amys
Quant de Palas l’Image feut ravye
On voullut perdre ung pour l’aultre la vie.
Ephestion feut d’une si grave foy
Et loyaulté, il eut si ferme en foy,
Qu’après sa mort Alexandre fist tondre
Chevaulx, mulletz, et argent il fist fondre,
Rompre chasteaulx, et leurs rempars aussi,
Il fit mourir maintz hommes sans mercy,
Pour de doulleur donner vray argument,
Et tout cecy nomma publicquement
D’Ephestion la funebre inferie.
Nicomedes le Roy de Bithinye
Feut si Loyal vers le peuple Romain
Qu’il se fist tondre et de sa propre main
Mist sur sa teste ung chappeau, se nommant
Serf affranchy d’iceulx, tout simplement.
Semblable foy les Cizeciniens
Eurent jadis, car par aucuns moyens,
Tant feussent ilz cruels et inhumains,
Mithridates de la foy des Romains
Ne les sceut onc oster, ny divertir,
Pour à sa foy les rendre, et convertir.
Je laisse icy à narrer et escripre,
Pour abreger mon trop prolixe dire,
La loyaulté grande et bien fortunée
D’entre Achates, et le piteulx Aenée
D’entre Nisus, et son amy loyal
Qui est nommé par Virgille, Eurial.
Je laisse aussi l’amytié que Theseus,
Eut et porta au fort Pirithous,
Qui ne feut pas en verité petite.
Je laisse aussi la loyaulté de Tite
Vers Gisippus son juste compaignon,
Qui par le monde a merveilleux renom.
Brief de Damon et Pithias je passe
La foy, l’amour, la loyaulté et grace
Qu’eurent jadis ensemble; stable et ferme
Tout leur vivant, pour m’en venir au terme
De Cicero, qui dit en son office,
Qu’il n’y a rien plus decent et propice
Pour maintenir une publicque chose
Comme est la foy. Et ainsi qu’il propose
De la justice, est foy le fondement
À quoy Senecque accorde entierement
Quant il escript, l’humain cueur estre sainct
Qui ne feut onc par pourriture contrainct
De decepvoir, ou corrumpeu par don.
"Bruslez (dist il) et sans grace et pardon
Rompez moy tout, et me bouttez à mort
Plustost que fasse ou tromperie, ou tort
À mon prochain." O tresdivine voix
Que nous debvons noter de blanche croix
Et en noz cueurs escripre ! Voix tressaincte,
Que chascun doibt avoir en soy emprainte!
Mais il s’en fault tant, qu’ung chascun luy aye,
Que maintenant on ne veoit champ, ny haye
Prez, boys, tailliz, jardins, bourgs, chasteaulx, villes,
Maison, village, hommes, enfans, et filles,
Où trahison et infidellité
Ne soit regnante. Et, qu’il soit verité,
On ne veoit poinct en temps estre asseur
Pere du filz, ny frere de sa seur.
Desloyaulté a mis par tout sa marque,
C’est maintenant elle qui est Monarque
De tout le monde. Elle a chascun gaigné
Par la faveur d’argent, non espargné
Argent cruce, sans quelconque pitié
Fait rompre foy, et destruyt amytié,
Et fait regner par tout desloyaulté
En commettant mainte grand cruaulté
Et tout ainsi qu’à Darius Zopire
De Babillon fist conquester l’Empire,
Argent a faict desloyaulté regner
Sur terre, et mer, et mesmes gouverner
Ce qui se peult sur terre, et mer comprendre.
Suffetius le donne bien entendre,
Qui estant Roy du pays d’Albanie
Feut appellé par droit de compagnye
À secourir contre les Fidenates
Le Romain peuple. Usant d’armes ingrattes,
Il delaissa faulcement ses amys
Pour encontre eulx aider ses ennemys,
Qui nonobstant avecques toute peine
Furent vaincqueuz par la force Romaine,
Le trahistre pris, puis à chevaulx tyray
Et en ce point justement martiray.
Polymnestor, au Roy Priam de Troye
Feut desloyal, quant pour gaigner la proye
De ses tresors, fist mourir Polidore.
Est il Juif ? est il payan ? ou more ?
Qui sceust avoir plus d’infidellité
Que Grimoal, le Filz d’iniquité
Et de Pepin, qui tua Dagobert,
Unicque filz du second Sigisbert,
Acelle fin que sa main feust saisie,
Après sa mort, du Regne d’Austrasie ?
Mais que me vault alleguer ces exemples
Qui sont si graves, si copieux, et amples
Qu’il en est presques autant, comme il est d’hommes ?
Si je voulloys faire gect des sommes
Et du grand nombre, et multitude d’eulx,
Plustost ma main se partiroit en deux
Et tous mes doitz me fauldroient au compter,
Que la part moingdre en peusse, racompter.
Je croy qu’au ciel tant d’estoilles ne sont,
Et tant de brins d’herbes tous les prez n’ont
Au moys de May, comme il y a au monde
D’hommes sans foy. Il n’est lieu qui n’habonde
De telles gens. Et est aussi nouveau
D’en veoir ung bon, que de veoir blanc Corbeau.
Qui cerchera des grands seigneurs la vie,
On n’y verra qu’avarice et envie,
Et volluntiers avecques telles dames
Mille poisons et meurtres tresinfames.
Qui cerchera noblesse, il est notoire
Qu’on n’y verra qu’orgueil, et vaine gloire ;
Avecq ces deux ensemble pourras veoir
Peu de vertu, et bien peu de sçavoir.
Qui cerchera les soubzdars et gens d’armes,
On ne verra entre compaignons d’armes
Que tous desrocq, et trahisons couvertes
Pour satisfaire aux plaisirs, et aux pertes.
Qui cerchera les religions sainctes
On n’y verra que mensonges et faintes.
Qui cerchera des marchans les mesures,
On n’y verra que faulx poix, et usures.
Qui cerchera le peuple mecanicque,
On n’y verra que faulceté inicque,
Desloyaulté, et toute mesprison
De l’ung, et l’aultre, et sans grande raison.
Qui cerchera du hault jusques au batz,
Les gens d’esglise, on n’y verra qu’esbatz,
Mondanité, et luxure perverse.
Et s’il advient qu’avecq eulx on converse,
Que l’on regarde au fait de leur justice,
On n’y verra de tous coustez que vice.
Mille delaiz en ceste eglise sont,
Ung million d’appoinctemens que font
Ces procureurs, qui dedans leur parquet
Ont plus de langue, et trop plus de caquet
Qu’ilz n’ont de sens, de sçavoir, ou de biens.
Acellefin que je n’obmette riens,
Puis que je suis sur ceste plaidorie,
On n’y veoit rien, que toute mangerie.
Il ne fault doncq qu’en cest endroit je playe,
J’en ditz autant de la justice laye -
Nom pas du tout autant, car là dedans
Sont conseillers, juges, et presidens,
Gens de vertu, de bien, et de sçavoir
Qui font sans cesse entierement debvoir
De corriger les faultes du commun,
En faisant droit et raison à chascun.
Ceulx cy ne veulx aulcunement toucher,
Mais je veulx bien les vices reprocher
Des advocatz mechantz, des procureurs,
En aymant plus l’argent que leurs honneurs.
Suffisamment blasmer ne les pourroye,
Car d’aultruy cuyr, ilz font large courroye
Pour ung teston, conseilleront jurer
Ung mauvais sot qu’ilz feront parjurer
Souventesfois contre sa conscience
Pour en avoir cinq solz. Quelle science,
Quelle vertu, quel conseil, quelle loy ?
Certes celluy qui a le moings de foy
Le plus trompeur, le plus cault, et inicque,
C’est celuy là qui a plus de praticque,
Et maintenant c’est ung advocat sage
Et bien sçavant, lequel scet myeulx l’usage
De tromperie, et de faulceté faire
Et qui scet myeulx, picquer, mordre, et meffaire
À son prochain. Ung tel homme moult vault
Qui est disciple et escollier de Sault,
Qui ayme plus l’argent de bonne alloy
Qu’il ne fait pas son amy, ny sa Loy.
En verité, ce n’est de maintenant
Ains de long temps (si j’en suis souvenant)
Que trahison, avec desloyaulté
Ont mis l’empire, et la principaulté
De cestuy monde en leur main et puissance,
Mesmes du temps, mesmes de la naissance
De Carmanthis la mere Devander,
Il n’en fault point preuve aultre demander
Que celle là, que en a voulu escripre
En la presante et treziesme Satyre
Le bon Poete Aquinas, Juvenal
Prompt à reprendre et detester le mal.
Je l’ay voullu traduyre ces jours cy,
En dejectant loin de moy le soulcy
Et le torment que j’ay d’ung seul procès
Par devant toy, ainsi comme tu scès,
Juste bally, et juge incorruptible.
Mais pourautant que je croy impossible
D’en trouver ung, pourveu de tel office,
Plus vigillant à comprimer le vice,
Et plus sçavent que toy, en loys, et droit
Je t’ay esleu, et choisy orendroit
Pour te donner ce don : qui ne merite
D’estre cogneu en lieu de telle eslitte
Et de tel poix comme est le grand sçavoir
Et les vertus, qu’en toy chascun peult veoir.
Prens doncq en gré, et à loisir regarde
Ce mien present, qui soubz ta sauvegarde
Se va boutter es mains des imprimeurs.
Et si j’ay point icy mesdit des meurs
Et des façons des advocatz pervers,
Excuses en et ma muse, et mes vers,
Car où je parle et escriptz les propos
Des advocatz, ja bouttez en despoz,
Je n’entends point faire, et donner encombre,
Aux gens de bien, dont il est quelque nombre,
Mais à ceulx là qui d’une mauvaistié
Mangeussent tous sans raison, et pitié
Et qui trop plus ayment l’argent battu
Qu’ilz ne font pas la parfaicte vertu.
Dieu, et nomplus.