Amboise Michel d', "Combien d’escriptz, et de livres divers"

 Transcription: id 54605
Incipit
Combien d’escriptz, et de livres divers
Titre
À tres illustre Dame, Madame Catherine d’Amboise dame de Lignieres, Chaulmont, et Meillant, Contesse de la Sertizanne, Michel d’Amboise seigneur de Chevillon, son humble poete, et tresobeissant serviteur donne salut, et eternelle felicité
Transcription
Combien d’escriptz, et de livres divers, Les ungs en prose, et les autres en vers, Ont composé plusieurs contre Avarice, Chascun en a cognoissance, et notice. Et presques tous, qui en ont faict escriptz, Ung si grand vice en opprobrieux critz Ont execray, contemné, et blasmé Et, devant tous, l’orateur renommé Avidius Cassius, en l’epistre Qu’il envoya à son gendre, le tiltre De son escript fut tel. S’il est ainsi, Que le peché d’avarice transi Soit à blasmer en quelque homme privé, Certainement en ung prince trouvé Est detestable, et mesmes pugnissable. La republicque est certes miserable, Et malheureuse où les hommes trop riches, Pareillement où les autres chiches, Sont endurez et souffertz. O motz dignes De lettre d’or, et des tables Cedrines ! Car qui vouldra souffrir en republicque Ce monstre infect, ce vice tant inique, Il fault aussi y souffrir, à vray dire, Ce que Salluste en a voulu escripre. Avarice a ung soing tresdiligent, Pour assembler de toutes pars argent : Ce que jamais homme prudent et sage Ne desira. Elle a cœur, et courage, Et tous ses faictz, de mortelz venins plains : Dont chascun jour on oit faire grands plains. Elle effemine, et rend tout inutile Les corps humains, et l’esperit virille. Sa soif jamais par boire n’est finie, Insatiable elle est, et infinie. Tant plus a beu, tant plus elle veult boyre : Tant plus elle a, tant plus veult avoir - voire Quelque’ grands biens ou quelque grand pouvresse Qu’elle ait : jamais son ardeur ne s’abesse, Mais veult tousjours avoir. C’est une beste Fiere, cruelle, horrible, et deshonneste Que l’on ne peult aisement supporter, En quelque lieu que se vueille porter. Les lieux sacrés, les maisons, et les champs, Elle destruict. Ses faictz sont si meschantz Que toute chose, et humaine, et divine Elle emmoncele ensemble et les termine. Il  n’y a rien, fusse une grand armée, Fusse Chasteau, ou ville bien fermée, Qui resister puisse à l’encontre d’elle : Qu’elle n’y entre à force. La cruelle, Tous les mortelz despouille de parens, De chasteté, de pays, et d’enfans. Mesmes d’honneur, qui se doibt extimer, Plus que tout bien terrestre, ou de la Mer. C’est celle là, qui ne faict cas de rien, S’il ne luy croyst, et augmente son bien. Les sainctes Loix, elle rejecte au loing : À rien qui soit vertueux, n’a le soing. Les escripvains, des Histoires honnestes, Les Orateurs, et cellebres Poetes - Qui sont des noms et des faictz enseigneurs Par leurs escriptz des vertueulx seigneurs - Elle mesprise, et d’eulx compte ne tient. Tant seullement, la villaine entretient Ceulx qui luy font richesses amasser, Par decepvoir tromper, et broullasser ! Rien ne luy plaist s’il n’apporte proffit, Et feut il bien en honneur tout confit. Son esprit est trompeur, sa parolle N’a point de foy, la rendre benivolle Aulcun ne peult tant soit il bien parlant. Comme ung Corbeau, ou ung voultour vollant Va pour se paistre à la charongne infecte Qu’il a du nez, par les prez descouverte, Ainsi vers l’or, vers l’argent, et richesse Ceste soif court, sans propos, et sans cesse. Par Avarice, au temps passé, Giezi Fut d’une lepre en tout son corps saisi. Par avarice aussi Pigmalion Tua jadis son frere Sicheon. Polymnestor, pour en avoir la Proye, Tua le filz de Priam roy de Troye. O grand peché, o crime Abhominable, Offence vile, ardeur insatiable, Qui se debvroit venger par grands ruisseaulx De rouge sang et par tresgrandz monceaulx D’hommes tuez ! Ung prince homme sans foy, Emprisonner ung jeune Enfant de Roy, Sans que jamais tel cas eut merité ! Par avarice, Achiles incité Vendit le corps d’Hector mort à son pere. Don il en eut, et en a vitupere. Par avarice, aux infernaulx Pallus, Se meurt de fain, et de soif Tantallus, Par avarice, aussi Demosthenes Fut en publicq reprins par Aeschines. Et Acheus, qui fut Roy de Lydie, Mallade trop de ceste malladie : Fut par ses gens, en façon deshonneste, Pendu les pieds en hault, en bas la teste. Laquelle il eut en Pactolus baignante : Où il mourut de mort bien violante, Par avarice aussi le grand roy Daire, Fist d’une royne ung sepulchre deffaire, Pour ce que escript y vit : "Qui m’ouvrera, Ung grand tresor en moy il trouverra". Mais quant il eut la Tombe faict ouvrir Et tous les os du gisant descouvrir, Il y trouva escript dedans ung rolle Ceste fameuse, et louable parolle : "Si n’estois meschant de cœur, et corps, Tu ne ferois ainsi cercher les mors". Eriphile, vilainement avare, Ne differa d’enseigner Amphiare Le sien mary, au roy des Argiens, Pour ung fer d’or avoir. Par ces moyens Tarpeia Romaine, avare et folle, Vendit jadis le romain Capitolle, Que fault il plus ? Avarice fist vendre Le Christ de Dieu : et si fist Judas pendre. O grand rage ! O soif (sans fin) penible, Fain enragée ! Fureur inextinguible ! De tes couleurs qui paindre te vouldroit, Suyvre S. Paul certes il luy fauldroit, Qui escripvant au prebstre Timothée, De tous pechez la mere t’a notée. Ung Appelles, te paindroit mieulx à l’aise, Quant il paindroit une ardente Fournaise : Qui tant de bois engloutist, et consomme Qu’on luy en donne. Ainsi faict l’avare homme Tant plus il a, tant plus a de besoing, Tant plus il tient, tant plus serre le poing. Il n’a jamais suffisance. Il tracasse De tous coustez, comme veneur, qui chasse Pour prendre proye. Et l’amour diligent D’avoir argent croist autant que l’argent Se multiplie à son Coffre serré, Dont il doibt estre au vray accomparé À ung Yvrongne. Il desire le Vin Tant plus il boit, qui luy est ung venin. O homme avare ! Homme en tous maulx confit, Viens ça ! dy moy : mais quel gaing, quel proffit, Peulx tu avoir, en gaignant tout le monde, Pour perdre l’ame en la peine profonde, Du puys d’enfer ? Mieulx vauldroit n’avoir rien, Que perdre ainsi, pour jamais, ung tel bien. Or je te laisse, Avarice, et les tiens. Et devers toy (madame) je m’en viens, Qui de tout temps, mesmes de ton jeune age, As destesté ce vice comme sage. Je suis certain, par vray experiment, Que tu ne l’as hay tant seullement, Mais ceulx aussi, qui ont suivy la trasse De ce peché, qui toute grace efface. Et si tu as mal voulu au peché, Certes ton cœur au rebours a taché De bien vouloir à liberalité, Avecques qui tu as affinité, Affinité autant grande qu’eut onques Illustre dame et princesse quelzconques. Marc empereur, tresliberal et riche, Hait sur tout, d’avoir le nom de chiche, Et toy (madame) as craincte merveilleuse, D’avoir le bruit d’estre avaricieuse. Si que jamais ne part de toy personne Mal contenté, et que tu ne luy donne Chevaulx, argent, robes, chaisnes, dorures Offices, biens, lieux de judicatures En tes Chasteaulx - scelon le tien povoir - Et le merite, où tu sces bien pourveoir. O grand largesse ! O liberalité, Digne d’ung Roy, ou bien en verité De l’Empereur Tite Vaspasien, Lequel disoit, s’il n’avoit eu moyen De rien donner en ce jour, jour mal né : "O jour perdu où je n’ay or donné !" Tu diz ainsi, liberalle Contesse, Quand à donner, ta large main prend cesse. Tu diz ainsi, si tu passes ung jour Sans rien donner, en faisant ton sejour. Voilà pourquoy, ma Dame reverée, Icy devant ma pleume, peu heurée, T’a voulu paindre, et monstrer par beaux vers L’effect villain, l’effect ord et pervers De l’avarice, affin que tu revoye Le lait Trophée, eslevé en la voye ; Et la despouille en ce trophée mise De celle là que du tout as soubmise Et surmontée, affin que ta vieillesse Se resjouisse en son bien de jeunesse, Et que jeunesse en ton corps par memoire Estant, s’egaye en si riche victoire. Qui est l’endroict, où fineray ma lettre ; Mais toutesfoys, avant que ply y mettre, Je te feray present d’une Satyre De Juvenal, que j’ay voulu traduire À ce propos, ainsi que pourras veoir, Comme j’ay eu le sens, et le povoir. Si d’adventure il y a à reprendre, Je te supply vueille la peine prendre De m’excuser, et deffendre envers ceulx Qui tout le bien retiennent devers eulx Et tout le mal remettent sur le proche. Pour leur donner infamie, et reproche. Dieu, et non plus.
Copiste
Claire Sicard
 
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