Habert François, "Ce qui faict plus les grands Seigneurs florir"

 Transcription: id 48229
Incipit
Ce qui faict plus les grands Seigneurs florir
Titre
[La Description de l’utilité des Lettres] Chapitre I
Transcription
Ce qui faict plus les grands Seigneurs florir, C’est la vertu non subjecte à mourir Qui ses culteurs exauce, et faict que vole Leur clair renom de l’un à l’autre Pole. Or la vertu tant précieuse et rare Qui los sans fin à ses culteurs prépare, Commencement et origine a pris Par le moyen des Lettres de hault pris, Par le secours desquelles nous sçavons Tant de vertus qu’aprises nous avons Par les Escrits des hommes non menteurs Qui ont esté des Lettres inventeurs. Et sans leur cure et noble invention Nous n’aurions pas ceste fruition Que nous avons du labeur des antiques, Des Orateurs, des livres Poëtiques, De la Musique, et de Philosophie Qui les Espris en vertu édifie. Bref : de tous arts dont nostre France abonde, Nous avons eu la copie féconde Par le moyen des Lettres, qui nous servent De grand mémoire et les choses conservent Du Temps passé, tant les gestes et faicts Des Empereurs aux armes fort perfaicts, Que les vertus et sentences perfaictes Dont les leçons par escrit nous sont faictes Pour l’entretien et conservation De la vertu, et observation Des bonnes meurs, à quoy en leurs provinces Doibvent pourvoir les magnanimes Princes, Pour conserver en grand tranquillité Tous leurs subjects de toute qualité, Car le Sçavoir au commun populaire Ne plus ne moins qu’aux grands est nécessaire. Et pour monstrer en quelle auctorité Les Lettres sont, et quelle utilité D’elles provient, ardent desir m’a pris D’en esveiller les gracieux Espris Par ce petit labeur, poëtique œuvre Qui la louange aux successeurs descueuvre  Et de la Lettre, et de l’Impression, De Librarie, et de l’invention De ces beaux arts à l’homme proffitables, Autant ou plus qu’on les voyt délectables. Donc pour entrer en si hault argument, Soit invoqué à mon commencement Ce hault Recteur qui Terre et Ciel tempére Et de tous arts le donateur et pére, A celle fin que le chant de mes Muses Mette à voz yeux les louanges diffuses De l’Escripture excellante, et qui faict L’homme en vertu accompli et perfaict. Or pour parler du tout distinctement, Aux Lettres fault venir premierement. Puis vous orrez de l’art d’Imprimerie, Finalement l’honeur de Librarie. Certes les fruicts des Lettres sont bien tels Qu’hommes en sont (peu s’en fault) immortels. Les Lettres font que les choses passées Depuis mille ans, encores compassées Sont à noz yeux, et nous les font sçavoir Comme si l’age eussions eu, pour les voir ; Les Lettres font que maint homme s’encline A estre expert en toute discipline ; Elles nous font sçavoir en ce temps cy Ce que noz vieux péres en grand soucy Avoient apris, nous laissans l’ouverture De leurs secrets, par leur docte Escriture, Et tout cela qu’à present inventons, Des successeurs à l’œil nous le mettons Qui après nous en auront jouissance Et de noz faicts vertueux cognoissance. Ce qui fut et acompli jadis Comme beaux faicts, et meurs propos et dicts, Si vivement la Lettre réprésente Qu’il semble faict à ceste heure présente, Ce qui ne fust sans Lettres advenu. Platon, si grand Philosophe tenu, Ni Aristote, et autres personages (Que reputons avoir esté tant sages) Ores seroient hors de nostre notice Si n’eust esté des Lettres l’exercice. Il convient donc confesser sur ce poinct Que les mortels, inventions n’ont point En tous leurs arts, plus exquise et plus grande, Ne qui plus fort son renom recommande Aux yeux aigus de la postérité, Que l’art subtil des Lettres récité - Et si aucun est si lourd, qu’il le nie, Qu’il ait esgard à la Mer infinie De tant d’Escrits dont le Monde est rempli Où l’on peut voir un Sçavoir accompli : Lors il verra (s’il n’abonde en malice) Que sans le grand et haultain bénéfice Que nous avons par les Lettres receu, Un si grand bien ne seroit apperceu Et qu’aujourd’huy n’aurions point de nouvelle De mainte Hystoire et proffitable et belle. Puis qu’il appert donc, à la verité, Que tant d’honeur Lettres ont mérité, Et qu’elles sont le principal effaict D’un si grand bien aux hommes et bienfaict, Afin que mieux elles soyent approuvées, Louer convient ceux qui les ont trouvées Premierement, si que chascun se range D’attribuer aux inventeurs louange - Bien toutefoys que difficile on treuve Pour en donner une certaine preuve, Veu que bien fort les autheurs apparens, D’opinion, sont entre eux différens, En disputant par argumens subtils. Aux Chrestiens sont différens les Gentils, Et les Chrestiens ne sont en union Pour en avoir semblable opinion. Les uns ont dict qu’en Egypte Mercure De les trouver eut la premiere cure. Autres ont dict que les Pélagiens Autheurs en sont, et que Phéniciens Les Lettres lors transportérent en Grece Avec Cadmus, leur chef plein de proesse. Autres ont dit que les Egyptiens En sont autheurs, et les Ethiopiens Disoient que ceux d’Egypte avoient apris Par leur moyen, les Lettres de grand pris. Mais Augustin, en la Cité de Dieu (Son œuvre sainct) ne donne point de lieu A ces autheurs, et dict tout autrement Qu’Adam l’autheur en fut premierement - Aumoins ses fils, ausquelz il en adjuge L’invention - et qu’avant le Deluge Les Lettres sont certainement trouvées, Et en Noë et ses hoirs conservées Jusques au cours d’Abraham et Moyse. Sainct Augustin ceste raison a mise : Donc il convient grandement estimer Ce sainct Docteur, et ses dicts confirmer, Et que ce grand Créateur de Nature, Au premier Temps qu’il feit la Créature Participant de raison et prudence, Les Lettres meit en commune évidence. Depuis ce Temps, hommes labourieux, De les garder ont esté curieux, Et par cest art des Lettres excellantes, Tant ont esté leurs plumes vigilantes Qu’en toute langue encores on peut voir Livres escrits d’admirable Sçavoir, Bien toutefoys que ce soit chose aperte Qu’antiquité a faict une grand perte De livres maints, par faulte d’Imprimeurs Pour conserver livres de bonnes meurs ; Et toutefoys, en perdurable gloire, Poëtes maints ont laissé la mémoire De leurs Escrits, et ce par le secours Des Lettres, lors qui avoyent regne et cours, Dont il appert que sans le moyen d’elles, Nous n’aurions pas ne les Livres fideles Des saincts Escrits du Sauveur, ne maint livre D’humanité, qui grand plaisir nous livre. Si nous n’eussions eu des Lettres l’usage, Nous n’eussions eu la notice en nostre age Des Grecs autheurs, Poétes excellans Qui ont esté d’escrire vigilans, Comme Musée, Arate, et Antimache, Euphorion, Panyse, et Callimache, Pindare aussi, Stésichore, et Pisandre, Simonides, Hipponax, et Nicandre. Bacchylides, Ménandre, Anacréon, Aristophane, Alcée, et Philémon, Sapho, Cratin, Diodore, Eupolis, Et autres maints Poétes bien polis. Virgile aussi, imitateur d’Homére, Ovide après, des Hystoires la mére En l’œuvre grand des transformations, Œuvre espandu à toutes nations, Mesmes traduict par ma plume loyalle, Dessoubs le nom de Majesté royalle. Tous ces autheurs tant doctes maintenus, Eussent esté à tout age incognus Sans le thresor des Lettres admirable, Dont le renom doibt estre perdurable. Par Lettres, ont jadis flori les Muses Sur Hélichon, par les graces infuses En leur Esprit, qui fut tant noble et rare, Que los sans fin à leur nom il prépare, En l’espandant à l’œil des successeurs. De nombre neuf estoient ces chastes Seurs, En hault Sçavoir et vertus renommées, Aucunefoys "Pégasides" nommées, Aucunefoys "les Vierges Aonides", Semblablement "les doctes Méonides", Et pour leurs noms en évidence mettre, Je les veux bien interpréter en Metre, Comme les Grecs, en grand perfection, En ont jadis faict l’exposition. Premierement, Clio est appellée "Gloire", pourtant qu’elle est fort extollée De ceux qui sont du Laurier triomphans, Poëtes bons, de Pallas les enfans : C’est à sçavoir ceux de noble nature Qui adonnez sont à littérature. Euterpé est dicte "joyeuseté" Aux escoutans sa noble honesteté. La tierce Muse est nommée Thalie, De qui le nom par ce mot se publie De "reverdir" et "estre florissante" Par un long temps, veu que non périssante La gloire on voyt des Poëtes, autheurs D’œuvres tant beaux et doctes inventeurs. Melpoméné est dicte "mélodie", En déléctant celluy qui estudie A l’escouter, car l’homme studieux Est resjouy d’accords mélodieux. Terpsichoré, l’autre Seur de hault pris De "délecter" son propre nom a pris, Veu que Sçavoir et honeste doctrine En grand plaisir les Espris endoctrine. Puis il convient Erato estimer, Laquelle a pris son propre nom d’"aymer": C’est pour autant qu’hommes prudens et sages Bien fort aymez sont de tous personnages. Polymnia, ce nom a mérité Comme donnant los d’immortalité A ses culteurs, par doux chants Poëtiques. Urania est d’honeurs authentiques Fort à priser : du Ciel le nom elle ha, Pour demonstrer évidemment par là Que les sçavans, par Sçavoir précieux, Eleveront leur nom jusques aux Cieux. Calliopé fut la plus excellante Entre les neuf, pour sa voix accordante Nommée ainsi, et de ceux estimée Par lesquelz fort est la Musique aymée. Voyla comment, en grand louange et gloire, Les propres noms des filles de mémoire Sont exposez ; et leur invention Leur donne encor plus d’approbation, Car les Escrits nous ont rendu notoire Que par Clio inventée est l’Hystoire, Thalie aussi trouvé l’agriculture Et de planter l’industrieuse cure, Et Euterpé l’invention antique Trouva, de l’art nommé Mathématique. Puis Erato, Muse excellente et sage, Premierement trouva des saults l’usage. Polymnia (comme chascun peut lire Aux Grecs Escrits) a inventé la Lyre. Melpomené, si bien j’en suis records, A inventé les chants et les accords. Urania trouva l’Astrologie, Calliopé trouva la Poësie. Et toutefoys, nous ne fussions certains De tous ces dons excellans et haultains, Si n’en eussions la notice receue Par Lettres, dont la gloire est apperceue Perpétuelle, et qui rend florissant L’homme aux vertus tousjours obeissant. Fin du I. Chapitre.
Copiste
Claire Sicard
 
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