Comme j’estois perplex en mon esprit,
Deliberant d’acquerir par escript,
La vostre Grace, ò
illustre Princesse,
Honte a voulu divertir mon addresse,
Et reculer la fin où je penseois,
Aultant ou plus que je m’y advanceois.
"Quoy cuiddes tu (disoit il) que t’advances
Par ton escript, à la fin où tu penses ?
Toy mesmement, qui es nouveau venu,
Homme estranger, homme encor’ incogneu,
Homme suivant le Sort de l’adventure,
Homme nué de tous dons de Nature,
Lesquels (ainsi que souvent on a veu)
Ont fait trouver aux errants bon adveu.
Et si tu n’as de tels dons l’abondance,
Laquelle aux Gents te demonstre et advance,
Ton Esprit est bien accordant au Corps,
Car tu en as moins dedans, que dehors.
Souvent l’Esprit par sa vertu tres haulte,
A de son corps recompencé la faulte,
En y faisant par honneur excuser
Ce dont à droit on pouvoit l’accuser.
Mais qui vouldra les dons du tien cognoistre,
Rusticité y verra apparoistre,
D’erudition et louable sçavoir,
Moins qu’en son Corps de Richesse et avoir.
Et toutefoy par ton oultrecuidance,
Tu veulx tascher à te mettre en la dance
De ceulx qui ont, par escrire et parler,
Eventilé leurs doctes noms par l'air.
Et (qui pis est) tu te veulx entremettre,
De compauser, soit oraison ou mettre,
Qui n’as l’esprit de bien coucher dix vers.
Et (où je veoy tes sens estre divers)
Tu es si bien remonsté en ta game,
Que tu voulois escrire à
une Dame
Pleine d’honneur, de Vertu et tous biens,
Pour estre un jour mis au nombre des siens.
Mal advisé, fais tu ainsi ton compte,
Que de ta plume elle tienne aulcun compte ?
Ou bien, qu’elle ayt tant d’estime de toy,
Qu’en t’estimant, desestime de soy ?
Quasi que sois un Seigneur qui merites
Qu’ensemblement les Muses, les Charites
Et Apollon, te tiennent pour Seigneur,
En te faisant hommaige et tout honneur,
Par l’eloquent Mercure, leur messaige.
Mais en tel cas ne seras jamais saige ?
Escriras tu tousjours à l’estourdy ?
Advise bien à ce que je te dy,
Et cy apres ne penses de rien faire,
Sinon des Gents te cacher et te taire,
Car quand n’auras de rien faire entrepris,
Tu ne seras de personne repris".
De ses durs mots, fut ma Muse estourdie,
Et la chaleur où estoit, reffroidie,
Si demeuray tout confus et honteux,
En un propos incertain et doubteux,
A la parfin me sembla convenable,
(Cognoissant bien son dire veritable)
De l’entreprise aussitost desister.
Et là voulois fermement m’arrester,
Lors que soubdain vers moy venir advise
Un qui portoit hardiesse en devise,
Lequel par tout s’advanceoit sans repos,
Et courroucé commença ce propos.
"Esse cela qu’un hardy Cueur doibt faire,
De reculler au millieu de l’affaire ?
Esse la voye où il fault cheminer,
Pour son labeur en honneur terminer,
Et pervenir au bout de son attente ?
Ne sçays tu point, que l’honte tousjours tente
Celuy qui cas honnorable entreprend ?
Honte, ton faict vertueux trop reprend,
Car ne pourroit en ce tant entreprendre,
Que l’on t’en peust aulcunement reprendre.
Il est bien vray, que c’est un hardy faict,
D’escripre ainsi à œuvre tant perfaict,
Que
la Princesse à qui tu veulx escripre,
Mais de juger que n’en fera que rire,
Et ne vouldra ton escript estimer,
Celà est trop
telle Dame blasmer,
Car un tel cueur, plein de bonne science,
Te donnera assés tost audience,
Et qui que sois, venu nouvellement,
Paouvre, incogneu, ignare, ou aultrement
Destitué de tous biens de ce monde,
Ce n’est pas là, où sa Vertu se fonde,
Car bien en gré petit present prendra.
De quelque lieu et costé, qu’il viendra.
Et tant le don à priser ne s’addonne,
Que le bon cueur de celuy qui le donne.
Oultre, cognoist tout ce que faire fault,
A excuser d’un servant le deffault.
Que crains tu donc ? que pour fol on te tienne ?
Ou quelque mal par ton escript t’advienne ?
Saige seras (au contraire) tenu,
Et des servants d’icelle retenu,
Qui cognoist bien que pour trouver bon maistre,
Par tout convient saigement hardy estre".
Ces mots ouis, tant fus reconforté,
Comme j’avois esté desconforté,
Et ma puissance auparavant perdue,
Icy me fut en un moment rendue.
Je fus aussi de ce faire contrainct,
D’où m'avoit honte un peu davant retrainct,
C’est, toute craincte hors de moy deboutée,
Vous saluer,
Princesse redoubtée,
Et en seurté vers vous me retirer,
Contre le Sort, qui me veult empirer,
Me consumant par langoureuse vie.
Long temps y a qu’à tousjours heu envie
De jour ou nuict me prendre à l’impourveu.
Ce nonobstant je ne le crains, pourveu
Qu’un coup gettez vostre œil sur mon malaise,
Princesse illustre, et aussi qu’il vous plaise
Donner faveur à ce commencement,
Affin qu’il prenne ainsi advancement,
Et que celuy qui pour ce me desprise,
Soit puis contrainct louer mon entreprise.