Historique
Présenté dans la première salle du Musée du Louvre consacrée à la sculpture française, le relief dit du Tombeau du saint Ladre, interroge depuis longtemps quant à son origine et à sa datation. Il a fait l’objet d’une notice dans le Recueil général des monuments sculptés en France pendant le haut Moyen Âge par May Vieillard-Troiekouroff (Fossard, Vieillard-Troiekouroff, Chatel, 1978). Dans le cadre d’une révision des notices, nous proposons ici quelques nouvelles réflexions pour alimenter le débat.
Ce relief apparaît dans les descriptions de l’abbaye de Saint-Denis au XVIIe siècle qui évoquent le « tombeau de saint Ladre conservé dans la cinquième chapelle du chevet ».
On rappellera que son attribution au « tombeau de saint Ladre » résulte d’une légende qui est apparue à la fin du XIe siècle et que cautionnera Suger par la suite. Anne Lombard-Jourdan consacra un long article à cette légende en 1985. Une dédicace de l’église par le Christ lui-même aurait eu lieu au temps du roi Dagobert en 636. La veille de cette dédicace, un lépreux s’était introduit dans la basilique afin d’être sûr d’y assister ; il vit apparaître le Christ entouré d’anges et de saints, qui consacra l’église et qui le guérit en lui ordonnant de raconter ce qu’il venait de voir. Cette légende était « confirmée » par la relique conservée et vénérée de la peau du lépreux présentée dans un reliquaire (attesté en 1233), à côté du soi-disant tombeau. Par ces éléments, les religieux du XIIe siècle assuraient aux fidèles l’authenticité de la tradition selon laquelle Dagobert avait été le fondateur de la première basilique.
Alexandre Lenoir dans son catalogue du Musée des Monuments français signale en 1800 au n° XXXV « Un devant de tombeau en marbre » dont la description correspond et qu’il attribue « au Bas Empire ». Il est signalé dans la chapelle de la Trinité ou de Saint-Lazare (où se trouvait également le trou du lépreux) où on pouvait le voir sur un plan de 1705. Déjà en 1625 dans son histoire de l’abbaye Jacques Doublet décrit plus précisément l’objet sur le mur de cette chapelle où se trouvent « deux grandes pierres de marbre blanc figurées d’une croix laquelle est du bout d’en bas dedans un vase avec des rameaux, ce qui ressent bien son antiquité, et les environs sont gravées des lettres les unes apres les autres en long, et puis des deux côtés les unes sous les autres, lesquelles assemblées contiennent les vers suivant « […] là mesme est enterré le saint Lazare susmentionné guery par notre seigneur », ce qui ne correspond nullement au contenu du relief conservé (cf. transcription et traduction plus bas), à moins que cela ne corresponde à l’inscription de la plaque disparue. Une seule de ces plaques est parvenue jusqu’à nous et on peut déjà noter que la fonction de sarcophage est simplement induite par la tradition de tombeau, mais nullement donnée comme telle par les sources. Par la suite, on constate, comme le rapporte en 1856 l’architecte Francois Debret, qu’une seule de ces pierres sert d’autel. Dans la première moitié du XIXe siècle, le relief a été remployé par F. Debret pour servir de devant d’autel dans une chapelle de l’église abbatiale. Ramené à Paris en 1881, au départ pour le Musée de Cluny, Louis Courajod fit en sorte qu’il soit attribué au Musée du Louvre, au département des Antiques (sous les numéros MNB 3270 et Ma 2977). Il a été transmis au département des Sculptures en 1993.
Discussion
Remarques et comparaisons critiques
* Composition générale / dimensions
Même si la composition en compartiment évoque – comme les motifs – des parois de sarcophages paléochrétiens, la hauteur de précisément 100 cm semble exclure une paroi de sarcophage (dont les dimensions varient plutôt autour de 50/70 cm) et incite à y voir, comme le suggérait déjà la notice de Fossard, Vieillard-Troiekouroff et Chatel 1978, plutôt un élément de clôture ou bien comme nous le proposons un devant d’autel.
* Type des strigiles
Le dessin des strigiles est à priori régulier, donnant l’effet bien connu des décors de parois de sarcophages paléochrétiens. Si on est attentif à l’exécution, celle-ci est cependant inégale (fig. 3). Les courbes et contre-courbes de ces strigiles souples séparés par un filet ne sont pas symétriques dans les deux panneaux. La plate-bande supérieure, au-dessus des strigiles, est d’une inégale hauteur, à laquelle se pliera l’inscription.
Si l’on compare l’œuvre aux nombreuses parois de sarcophages du type Arles à décor de strigiles, l’irrégularité est frappante. Le décor de strigiles n’est pas inscrit dans des compartiments bien définis comme il se doit et tel qu’on peut le voir sur le sarcophage de Tusculum évoqué en 1978 ou sur celui retrouvé à Saint-Victor de Marseille.
* Pilastres cannelés
Quatre pilastres peu prononcés rythment le panneau. Les cannelures sont simplifiées et leurs terminaisons supérieures plus décoratives que conformes au modèle traditionnel.
* Chapiteaux
Les corbeilles des quatre chapiteaux, de même facture, sont à deux registres avec trois feuilles lisses surmontées d’une palmette en éventail. L’auteur de la notice de Fossard, Vieillard-Troiekouroff et Chatel 1978 s’interrogeait sur une retaille possible des chapiteaux. Ce ne semble pas être le cas. Ces chapiteaux suggèrent des motifs ayant pour modèle plutôt des décors de l’époque romane, tels qu’on les voit à Saint-Denis pour des chapiteaux des chapelles de la crypte. L’abaque n’est pas conforme aux canons des œuvres antiques ou paléochrétiennes (fig.4).
* Bases
Bases de pilastres élaborées à partir de modèles attiques simplifiés.
* Motif central
Canthare à godrons avec col au décor perlé. Le pied est stylisé sous forme de deux volutes inversées sous une boule. Il est surmonté d’une croix latine pattée. L’ensemble rappelle des modèles paléochrétiens mais apparaît peu conforme dans l’exécution ou les détails tout comme les anses ou le pied du canthare ou encore la croix dans ses effets de soulignement. Les éléments végétaux latéraux reprennent une inspiration graphique dans une réalisation plastique aux formes plutôt grasses assez éloignées des modèles antiques ou tardo-antiques. La combinaison vase/croix/végétaux est par ailleurs très inhabituelle pour une période ancienne (fig. 5).
Datation
Rappelons que les différentes datations proposées reposaient en partie sur la légende du saint Ladre. C’est ce qui avait conduit Anne Lombard-Jourdan à accepter une réalisation dès le haut Moyen Âge. Cette hypothèse nous semble aujourd’hui exclue à la lumière de la connaissance des reliefs de cette période, plus aboutie aujourd’hui.
La notice de Fossard, Vieillard-Troiekouroff et Chatel 1978 avait d’ailleurs dénoncé l’abus de la datation du VIIe siècle proposée à partir de la légende et de la réalisation par des ateliers d’Aquitaine, mais sans pour autant offrir de nouvelles propositions en attendant l’analyse du marbre.
Des arguments orientent les hypothèses vers une éventuelle imitation de modèles anciens, non à l’époque carolingienne, mais plutôt au XIIe siècle.
Les inscriptions
Les inscriptions sont attribuables au XIIe siècle mais ne seraient pas, selon Marc Smith, contemporaines et de même facture que celles connues de Suger à Saint-Denis (communication écrite, cf. aussi les inscriptions des vases, ces dernières analysées par P. Bourgain et F. Meunier). Les inscriptions pourraient renvoyer à une réutilisation du relief dans un contexte funéraire, en l’occurrence à la réinterprétation tardive du miracle de saint Ladre.
Conclusions
Ce grand bas-relief ne peut plus être considéré dans sa fonction originelle comme une partie de tombeau. Cela nous semble résulter d’une surinterprétation issue de la légende du lépreux. La pierre sculptée en question et la seconde plaque disparue devaient constituer, avec l’inscription qui fut gravée entre les éléments de son décor, une preuve de plus pour l’authenticité de la légende, à côté du trou du lépreux. À cette fin durent être récupérés au cours du XIIe siècles deux éléments d’un ancien devant d’autel dont l’apparence antique devait renforcer aux yeux des contemporains l’ancienneté du supposé tombeau. Si l’on accepte cette hypothèse, qui coïnciderait avec le développement de la légende aux XIe-XIIe siècles, la question demeure de l’origine de l’œuvre.
On peut exclure pour le moment une réalisation originelle des IVe-Ve siècles même en admettant des incohérences ponctuelles telles qu’on peut en trouver. Il existe par ailleurs des difficultés à placer, comme on l’a dit, son exécution tant au VIIe (comme avaient pu le penser certains auteurs à partir de la légende du saint Ladre) qu’au IXe siècle. Certains motifs comme la représentation du canthare peuvent exister, comme on peut le voir sur une base carolingienne provenant de l’abbatiale de Saint-Denis, mais le traitement est tout autre avec des effets de tiges sèches et des rinceaux aux feuilles creusées.
On est plutôt tenté de voir dans cette œuvre de marbre une réalisation plus tardive. Une inspiration paléochrétienne, à partir de plusieurs modèles vus et combinés, pourrait se justifier à l’époque de Suger qui aimait les œuvres antiques ou paléochrétiennes, valorisant ainsi (dans un chancel ou plutôt semble-t-il un devant d’autel) les origines du monastère. On rappellera qu’il n’existe rien d’équivalent conservé pour le nord de la Gaule qui ait pu servir de modèle. Cependant lors du voyage de Suger en Italie en 1123, il visita, en compagnie du pape, diverses églises de Rome et des régions du sud jusqu’au Mont-Cassin, où l’abbé Didier et ses œuvres le fascinèrent, comme l’atteste l’usage de la mosaïque en décor de tympan à Saint-Denis, une technique ignorée alors en Gaule. Dans le même esprit, l’abbé put soit rapporter de tels reliefs, soit à défaut chercher à les imiter.
Publications
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